Je ne me souviens pas de votre nom. Vous étiez assistante sociale au collège de ma petite soeur. Elle était en 3ème, dans le Val d'Oise. C'était en 1989. Nous sommes venues vous voir ma petite soeur et moi, pour avoir de l'aide. Nous vous avons raconté de qu'il se passait chez nous, à cette époque cela concernait ma petite soeur. J'étais enceinte, et quand j'ai appris que ma petite soeur était victime d' inceste par notre père lors des weekends de garde, je n'avais qu'une idée en tête : prendre un appartement et demander la garde de ma soeur. Vous ne pouvez imaginer à quel point ça a été dur de l'inciter à parler. Je ne pouvais le faire à sa place, je voyais que le comportement de mon père était anormal mais quand je posais la question à ma soeur elle ne voulait rien dire. J'ai eu peur de fabuler vu que j'avais été victime de mon frère ainé des années avant, et mon père avait aussi tenté d' abuser de moi. Je me disais que peut être je me faisais des idées pour ma soeur parce que j'étais marquée. Mais j'ai insisté, et elle a fini par me le dire. A l'époque je ne savais pas quoi faire, ni à qui m'adresser. Alors j'ai discuté avec ma soeur et nous nous sommes mises d' accord pour venir vous voir pour que vous nous aidiez à avoir un appartement. Nous vous avons dit que nous ne voulions rien d' autre. Nous ne voulions pas que notre famille, grands parents, oncles, tantes, autres frères et soeurs soient au courant. Vous nous avez dit que nous pouvions porter plainte mais nous ne voulions pas envoyer notre père en prison. Vous nous avez dit "d' accord, je vais voir ce que je peux faire". Et puis les vacances scolaires sont arrivées et plus rien. J'ai passé ma grossesse chez mon père... Toute ma grossesse j'ai rasé les murs pour ne pas le croiser. Je rentrais et sortais par la fenêtre de ma chambre pour aller travailler et rentrer le soir. Je mangeais quand mon père allait se coucher, pas avant 23h. Parfois je ne mangeais pas. Ma petite soeur qui avait alors 15 ans n'a pas remis les pieds chez lui. Quand j'ai su qu'il abusait d' elle je m'étais mise dans une rage telle contre lui qu'il l'a ramenée chez ma mère et n'a plus été la chercher. Je travaillais et j'ai réussit à avoir un appartement par le 1% patronal pour le mois de juillet 1990. Pas grâce à vous, qui n'avez donné aucun signe de vie. 2 mois avant d'entrer dans mon appartement, vivant toujours chez mon père, pour aller accoucher, je suis passée par la fenêtre de ma chambre du rdc pour aller prendre un taxi avec ma valise. Je suis rentrée de la même façon 1 semaine plus tard. Deux jours après, sans prévenir, la police a débarqué. Je me souviens, j'étais dans le séjour et mon fils de quelques jours était dans son berceau au fond de la pièce... Quand je les ai vu, une femme avec une machine à écrire et 2 hommes, je me suis liquéfiée. Ils ont pris ma déposition ... Questionnée... Sur ma soeur ... Et sur moi... Je n'ai pas pu tout dire.. Tout était confus... Et j'étais morte de honte.. Puis d' autres policiers sont arrivés, avec mon père menotté.. Ils sont allés le chercher sur son lieu de travail. Perquisition. Mon père m'a regardée et m'a dit "t'es contente ?" Je ne pouvais pas parler. J'étais complètement bouleversée. Effondrée. J'ai su après que la police au même moment avait débarquée chez ma mère, et chez ma soeur aînée qui vivait dans le sud, pour des interrogatoires. Ils ont emmené notre père. Il a passé la nuit en garde à vue et il est rentré. Pour échapper au rejet mon père a raconté un mensonge à ses parents, frères et soeurs.. Il leur a dit que ma petite soeur et moi voulions nous venger, qu'il était accusé d' inceste mais que nous mentions. Je suis sûre que personne ne l'a cru mais personne ne pouvait non plus entendre la vérité, tout le monde était sous le choc. J'ai appris que mon frère ainé avait abusé aussi de ma petite soeur chez ma mère. J'ai passé encore un peu plus d'un mois chez mon père avec mon petit garçon... Son père, un homme autoritariste, se contre foutait de nous, et par dessus le marché il m'exploitait. Je le subirai 10 ans avant de me sauver. J'ai écrit à la DDASS pour obtenir la garde de ma petite soeur. J'avais 24 ans et mon premier appartement. Mes parents ont été déchus de leurs droits parentaux et j'ai obtenu la garde de ma soeur. Mon père a été jugé un an après. Nous le croisions de temps en temps en allant faire nos courses... Il a été jugé pour attentat à la pudeur (...) sur mineure de moins de 15 ans. 9 mois ferme, qu'il n'a pas fait, et une amende. Mon frère ainé a été convoqué mais ne s'est pas présenté. Il a disparu de la circulation et n'a jamais été recherché. Me concernant, tous les faits ont été classés sans suite. Mon frère a abusé de moi 11 années. Mon père a tenté d' abuser de moi, mais je l'ai menacé. Il s'est contenté d'exhibitionnisme quelques semaines.. Puis il a arrêté et nos relations étaient redevenues normales.. Quand à notre famille, elle a implosé. Ce que je vous reproche ? Vous auriez DÛ nous avertir que vous alliez prévenir la justice. Vous auriez DÛ demander un placement pour ma soeur, en urgence. Et un foyer d'accueil pour moi. Vous auriez DÛ demander un soutien psychologique pour nous. Vous auriez DÛ vous manifester, nous soutenir, et non faire votre paperasserie administrative et nous planter là, seules, SEULES, sans un mot. Ce soir, je pensais à mes frères et sœurs, et je me disais que j'aurais dû me taire, que tout était de ma faute. Leur solitude, nos vies brisées. Et je me suis souvenue de vous. Non.. Rien n'est de ma faute. Rien.