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Tourner la page, et apres ?

C'est comme si la guerre était fini. Pleurer les morts et toutes les pertes. Rien ne peut anéantir certains souvenirs, des visages, et la tristesse qui les accompagne, l'arrachement mal décousu à une sœur qui s'est trouvée otage après ma libération, et qui refuse de quitter le camp. Mais pleurer aussi de soulagement. De la liberté retrouvée. La fin de la guerre, c'est quand on ne laisse plus la menace nous pénétrer. Quand on refuse de lui laisser la porte ouverte. Quand vivre a pris le pas sur cette peur de mourir inhérente aux vies suspendues à un crime et à une menace. La guerre est fini, mais pour qu'elle ne reprenne pas il me faudra être vigilante. Travailler à rester centrée sur le présent, repousser les assauts d' angoisse et de culpabilité. Oublier un peu ma sœur, ne plus sentir sa souffrance, ne plus la faire mienne. La penser responsable de ses choix. Me souvenir que je dois me jeter dans les bras de la vie. Accepter seulement des instants de tristesse. Ne pas les refouler. Ils glisseront le long du jour ou de la nuit comme une larme. Les concours de circonstances sont à la fois heureux et imparfaits. Penser à l'heureux, accepter l'imperfection dans ses choix. Accepter de continuer à vivre et nourrir cette voie, justement, parce que céder au terrorisme, c'est lui donner la victoire. Et donner la victoire au terrorisme, c'est donner raison à la perversion, à l'écrasement, à la mort. La guerre est fini depuis longtemps, en vérité. Mais son onde de choc s'est étendue durant une longue période après celle-ci. Combien de temps ? Des années et des années. Et aujourd'hui, c'est une sorte de néant qui s'installe. Comme si plus rien n'entrait ni ne sortait vraiment de mon cerveau. Lire, apprendre, analyser, faire, réaliser .. Plus rien ne fonctionne. Je saisi juste le minimum dans l'instant. Tout va bien, mais par moment, tout me semble plat et sans saveur, superficiel. Je ne me reconnais plus. Ce qui peut être dur c'est de retrouver un chemin vers des moyens/ressources mentales-intellectuelles, après les avoir perdues avec la fin de la lutte, quand celles que l'on avait s'etaient tissées avec. Et comme la cure tend à faire déposer les armes... Il y a un passage où l'on peut avoir le sentiment de se retrouver sans ressources, complètement perdu, où plus rien ne tient, où l'on ne sait plus ce que l'on aime, aimerait, où l'on n'arrive plus à réfléchir. Parce qu'il n'y a plus ce qui est connu et autour de quoi tout se tissait. Parce que le deuil est fait. D' où ce sentiment de néant qui peut surgir pendant la cure. Le psychisme ne fait pas que se vider et se remplir, il a une dynamique temporelle. Et quand le patrimoine disparait, c'est à dire que l'on a vraiment tourné la page, le sens des choses qui avaient un intérêt pour nous, avant, ce sens n'a plus nulle part où s'appuyer. Il perd alors son sens et ce que l'on comprenait avant on ne le comprend plus. Le doute s'imice sur nos valeurs, sur la réalité de toutes choses, sur le sens de la vie même .. Tout a l'air soudain tellement superficiel.. il m'est impossible de me concentrer sur quoi que ce soit. Impossible de me décider sur quelque chose de durable. De savoir dans quelle direction aller. Pourtant, je pourrai dire que désormais tout va bien. Mais c'est comme si j'avais un cerveau neuf dans un corps d' adulte qui sait qu'il doit se conduire comme tel.. La seule chose qui peut peut être me sauver alors, c'est la confiance en mon analyste et analyse, l'acceptation de ce passage comme une étape..
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